J’ai encore dans la tête le rythme obsédant des tambours…Hier, ouverture de Ganpati. 10 jours de festivités en l’honneur de Ganesh, dieu de la chance et des arts, fils de Shiva et Parvati.
Nous déambulons dans le centre-ville en fin d’après-midi. Bain de foule, partout des décorations, des rubans colorés enroulés autour d’échafaudages en bambous méticuleusement montés pour l’occasion. Parfois, des publicités les surplombent, Oxyrich (une eau minérale) a l’air de bien sponsoriser l’évènement.
Dans les rues les gamins nous percent les tympans avec leurs sifflets, de longs serpentins qui se déroulent quand on souffle dedans. Marchands ambulants de ballons de baudruches colorés, d’éventail en plumes de paon et de pipos. Je ris en mon for intérieur.
Des temples ont été monté partout dans la ville, autour de Laxmi il y en a tous les 100 mètres, monstres de kitsch recouverts de ce qui semble être du papier aluminium de toutes les couleurs. Ils sont là, prêts à recevoir les icônes en papier mâché flashy de Ganesh.
J’ai faim. Ca tombe bien me dis-je, car j’avise partout des marchands de noix de coco pour l’occasion. Rapidement, je me rends compte qu’il ne s’agit pas de manger de la noix de coco durant Ganpati, mais que ce sont des offrandes pour l’énorme Ganesh trônant, entouré de guirlandes de Noël, réfugié dans l’immense temple doré dont on peut voir le toit depuis toutes les rues avoisinantes.
La queue pour offrir son panier d’offrandes serpente dans les rues mouchetées de couleurs vives.
La meute d’expat’ s’est alors séparée, le groupe principal décidant de continuer à marcher (et échouera au Shisha café à Koregaon Park – parfois il vaut mieux renoncer à comprendre) et le groupe minoritaire (ou plutôt devrais-je dire « duo ») de poser ses fesses sur le trottoir de la place.
Officiellement Flo et moi « observons », « vivons au rythme local pour mieux saisir l’atmosphère », « contemplons les scènes de vie ». Officieusement nous sirotons un Mazaa à la mesure de notre paresse.
Petit marché improvisé devant nous, patchwork de couleurs qui déambulent.
Une fillette trop chou me tape sur l’épaule, me parle avec un grand sourire. Floriane ne saisit que « joli ». Elle repart. J’en profite pour pomper tout le savoir de Flo en Hindi, puis la fillette revient. Elle est partie se renseigner pour l’Anglais. « You are very good-looking! » Oh ben ça si c’est pas mignon…
Les 10 minutes suivantes se passeront de la sorte. Elle venant me dire quelque chose en Anglais (« What’s your name? »), réponses (« Mera naam Celia hai. »), interlude (gamins vendant des étoiles qui brillent dans la nuit – 100Rs la plaquette), elle revient (« Where do you live? »), réponse (« Bopodi! Aundh area. What about you? »), interlude (le prix des étoiles qui brillent dans la nuit descend à 5Rs devant notre apparente non-intention d’en faire l’achat).
Finalement nous partons manger un petit quelque chose dans le bouiboui de la place, je prends un cold coffee au lait plus que douteux, et nous partageons un délicieux jus de citron dangereusement coupé d’eau du robinet.
N’ayant subi aucun effet secondaire dans les dernières 24h nous pouvons dire que l’eau de la ville est apparemment devenue de l’eau potable pour nos petits organismes fragiles en transition.
Bonne nouvelle !
Sur ce nous repartons et nous laissons guider par la masse compacte, flot humain et rythme lointain des tambours.
C’est alors que nous tombons nez à nez avec Ganesh.
Il nous regarde, placide, depuis son char argenté, tiré par une vache sacrée aux longues cornes. Des enfants sont assis autour de l’icône, et devant le char percussions et cymbales s’en donnent à cœur joie.
Nous prenons vite conscience que nous sommes entourées uniquement d’hommes ; malaise. C’est alors que j’avise une barrette dorée, de lourdes chevelures noires ramenées en tresse, des couleurs vives – saris richement brodés. Le groupe des femmes, c’est là-bas.
Le soleil se couche, la procession peut commencer.
La musique est envoûtante, le rythme endiablé.
Les femmes ouvrent la marche en tapant des mains, je cherche l’erreur. Flo maugrée « comme par hasard ce sont les femmes qui sont le plus loin de la divinité ». Elle a trouvé l’erreur.
A un mètre réglementaire derrière nous les musiciens se déchaînent et suent sur leurs instruments.
De temps à autre, quand la cadence s’accélère, quelqu’un hurle « Ganpati !!! » et nous, reste de la foule, renchérissons « Moria !!! ». « Ganpati ??? » « MORIA !!!!! ». Non, ce n’est pas un match de foot. Ganpati et Moria sont les autres dénominations de Ganesh.
Sheetal, rencontrée dans la procession, me saisit par les mains « do you want to turn? » et me voici en première file, nous tournons à toute allure. Les tambours tambourinent, les femmes tapent des mains, le monde tel que je le visualise n’est plus qu’un tourbillon coloré et tellement lumineux dans la nuit noire, un énorme cœur qui bat, des sourires amicaux amusés et tellement heureux. Quand nous stoppons, le monde ne devient soudainement plus qu’un tourbillon coloré certes, lumineux toujours, mais tellement tanguant ! Instabilité.
La procession dure, j’ai les larmes aux yeux de joie, tellement je ne sais plus où je suis. Autre monde, absurdité. Des hommes se déchaînent autour d’une statue fluo en papier mâché.
Autre temporalité, voyage dans le temps, changement d’époque. Des saris, des turbans, des hommes déguisés avec de grands chapeaux et des habits brodés d’or, on ne sait pas ce qu’ils font là, mais qu’importe, rien n’a de sens.
Dans son sari orange, lourds bijoux, la counsellor de la zone de Pune est là, nous sourit, se présente, et repart faire tourner sa fille en hurlant « Moria ».
Finalement nous arrivons à l’un de ces temples qui ont été monté de toutes pièces ces derniers jours. Les hommes déposent Ganesh au fond, Flo et moi repartons sur Laxmi.
Partout, tout le long de la rue, diverses processions. Des icônes sur des chars, tirés tantôt par des vaches tantôt par des tracteurs, autour desquels les hommes se déhanchent comme des fous, pantins désarticulés.
En plein milieu de la rue un feu d’artifice bas est tiré, les pétards consumés nous retombent dessus.
Effervescence.
Deux chameaux passent, des fillettes dessus. Je les regarde passer, « tiens ! des chameaux ». L’Inde c’est aussi s’attendre à tout et ne s’étonner de rien.
Aujourd’hui j’ai ouvert pour la première fois l’un des livres qui jonchent le sol de notre appartement. Poisoned Bread – translations from Modern Marathi Dalit Literature, une anthologie.
J’ai découvert les poèmes, cet autre monde dépeint par ces femmes, par ces hommes, qui se trouvent sur ces mêmes terres que nous foulons tous mais qui sont exclus de tout. Une religion qui semble agir sur eux comme un carcan imposé par les autres croyants – l’hindouisme. Des hommes et des femmes exclus de la société, qui n’ont, encore aujourd’hui, quasiment pas de prise sur elle, et qui en sont d’autant plus exclus que leurs interactions avec elle ne sont pas reconnues. Totalement ignorées, non étudiées.
Alors entre hier et aujourd’hui j’ai commencé à prendre la mesure, pour la première fois, d’Exclusion. Et j’ai mieux saisit encore Paradoxe.
Paradoxe d’une société qui nous fait danser au rythme endiablé de ses tambours, et le lendemain de fête, dans la rue, les regards suspicieux, les remarques salaces, obscénités subies sur le chemin de la fac. Cette société qui nous fait danser nous, deux occidentales athées un peu trop blanches, fêtons Ganesh ensemble, et qui exclu toute une frange de la population de ses festivals colorés, malgré une religion partagée.
Bien sûr je ne mène pas ici d’étude comparée avec ma propre société, et suis bien loin d’essayer d’établir des rapports de valeur…
J’apprends Constat.



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