Moi qui n’ai jamais besoin d’aller chez le médecin dans notre douce France, depuis quelques semaines je profite d’être en Inde et d’avoir le temps pour faire la tournée…
D’abord l’homéopathe – rien de dangereux – puis le médecin – bon enfant.
L’anecdote remonte à ce Mardi où je ne pouvais plus parler pour cause d’angine (ou autre, je ne saurais jamais). Allant à l’encontre de tous mes principes (ne JAMAIS demander de l’aide, ce serait trop facile) j’avais laissé Rohit m’emmener chez le médecin le plus proche en moto. Ca tombe bien, il pleuvait ce jour-là.
« Nous avons pénétré dans un petit sentier de terre battue, Ruhet a arrêté la moto, je me suis dit « naaan… c’est une blague » avec un sourire en coin amusé, type « elle est où la caméra cachée ? ».
Mais non ce n’était pas une blague. Le médecin le plus proche c’était une sorte de cabane carrée en bois, avec toit en paille. C’est ça, une hutte. Un écriteau « A-medicine » (A pour allopathic) et une croix rouge.
J’ai retiré mes tongs à l’entrée, me suis rappelée qu’il ne faut pas se fier aux apparences, et je me suis assise sur le banc, entre une paire d’yeux et un vieil homme.
Du « cabinet » entraient et sortaient des fillettes qui sautaient partout et jouaient dans le rideau de grand-mère à grosses fleurs qui faisait office de porte.
Puis ce fut à mon tour, la consultation étant principalement composée de questions, ce qui m’allait fort bien.
Je suis repartie avec quelques médicaments jaune et orange fluos qui sentaient la mort, et un sirop magique qui m’a rétablie en 2 heures (véridique !) et m’a rendue un peu surexcitée pendant 48h (certains en témoignerons…).
Bonne expérience donc, avec une morale en deux parties que voilà :
# accepter de l’aide rend la vie plus facile
# on ne le répètera jamais assez : ne pas se fier aux apparences. »
Forte de ces leçons je décide donc Vendredi dernier de me rendre chez la dentiste, ma dent de sagesse qui pousse recommence à me faire mal et pas question de me bourrer de paracétamol comme en Juin. Comme on ne rigole pas avec l’hygiène dentaire je choisis celle déjà testée par Hugo, et qui exerce à Koregaon park (facteur faisant littéralement exploser les indices de fiabilité).
Verdict : ma dent a probablement la place de pousser, mais c’est pas dit. Ma gencive se décolle, pouvant causer des infections. Solution dentaire : retirons la gencive de dessus la dent, charcutons fouinons observons, et avisons.
Je me rends donc aujourd’hui au cabinet une nouvelle fois pour ce que j’appellerais : de l’Opération, ou la Mission Charcuterie.
La dentiste est adorable, bien entourée d’assistants divers et variés, la pluie s’est mise à tomber, j’ai une magnifique vue très reposante sur les arbres s’agitant doucement dans le petit vent qui souffle à travers la fenêtre. Musique classique pour détendre l’atmosphère qui n’est en fait pas tendue (c’était le plaisir de la narration).
Je m’allonge sur la table de torture (ça aussi c’est pour l’effet narratif) et le masque de Smita se penche sur mon visage pour mieux scruter ma dent (ou plutôt ma gencive et la pointe ridicule de ma dent qui en dépasse).
C’est alors que Smita dégaine une longue, très très longue aiguille de sa table à outils, « open your mouth ». Vas-y Célia, fais pas ta chochotte.
L’assistant du Doc (c’est comme ça qu’il l’appelle) me fait la causette pendant de longues minutes de contemplation des taches d’humidité au plafond, le temps que l’anesthésie fasse effet.
Smita finit par revenir, la pièce peut commencer…
Lumière en pleine tronche, je me crois en plein milieu d’un épisode d’Urgences (même si je n’ai jamais regardé Urgences ceci dit).
Smita et son assistant scrutent mon gosier grand ouvert, et la ptite madame-bonne à tout faire papillote autour de nous pour passer tous les instruments (stériles !!! siouplé… snif) dont le Doc pourrait bien avoir besoin.
Les instruments consistants principalement – de ce que j’ai pu en voir, parce qu’après j’ai pris le parti de fermer les yeux – de ciseaux divers et variés qui m’ont étrangement rappelé ceux que l’on (non - ceux que Gaby) (remerciements publics) utilisait pour découper souris, grenouilles et autres têtes de criquets en TP. Et vas-y que je te coupe coupe la gencive ! “You will know that I’m doing something in your mouth but won’t feel any pain. This is how it has to be.”
Oui, c’est tout à fait ça, je comprends bien qu’il se passe quelque chose là-dedans – goût du sang dans ma bouche.
D’ailleurs ça dure, ça dure, et moi je commence à avoir une crampe à la mâchoire droite (celle qui n’est pas anesthésiée) à force d’ouvrir grand la bouche. J’aimerais bien refermer un peu, mais je sens les ciseaux contre ma langue, Célia je t’en supplie ne ferme pas trop la bouche, qui sait ce qu’elle pourrait couper si elle ne voit plus rien.
Les minutes s’éternisent.
C’est alors que…
C’est alors que “Ahou! I ’i’n’t ’eel a’y ’ai’, ’u’ ’ill ’I ’elt homehin’”. Action réaction… « Anaesthetic! » Blanc. « Needle please!!! ». Et voilà la longue, très longue aiguille qui fait un aller-retour supplémentaire dans ma bouche.
Le verdict finit par tomber : “I think that your tooth has enough place to grow. At least I hope so! I won’t take it off today.”
QUOI ??? Mais c’est qu’elle prévoyait de m’arracher ma dent de sagesse là, right on the spot, si le besoin s’en était fait sentir ??
Soudain, je prends toute la mesure de sa phrase anodine d’il y a 4 jours. “If I feel like the tooth has to be removed you’ll have to tell me what you want to do. So think about it for Monday ’cause you’ll have to take a decision quite fast.”
…
Fort heureusement tout est bien qui finit bien donc, et après beaucoup de bave sécrétée et de sang perdu, ma dent est bel est bien là, très belle, faisant de ma personne une nouvelle sage de ce monde J. (Non, pas adulte non.)
Monday, September 17, 2007
Mission Charcuterie – comédie en un acte (du moins j’espère !).
Sunday, September 16, 2007
Ganesh Chaturthi, day 1.
J’ai encore dans la tête le rythme obsédant des tambours…Hier, ouverture de Ganpati. 10 jours de festivités en l’honneur de Ganesh, dieu de la chance et des arts, fils de Shiva et Parvati.
Nous déambulons dans le centre-ville en fin d’après-midi. Bain de foule, partout des décorations, des rubans colorés enroulés autour d’échafaudages en bambous méticuleusement montés pour l’occasion. Parfois, des publicités les surplombent, Oxyrich (une eau minérale) a l’air de bien sponsoriser l’évènement.
Dans les rues les gamins nous percent les tympans avec leurs sifflets, de longs serpentins qui se déroulent quand on souffle dedans. Marchands ambulants de ballons de baudruches colorés, d’éventail en plumes de paon et de pipos. Je ris en mon for intérieur.
Des temples ont été monté partout dans la ville, autour de Laxmi il y en a tous les 100 mètres, monstres de kitsch recouverts de ce qui semble être du papier aluminium de toutes les couleurs. Ils sont là, prêts à recevoir les icônes en papier mâché flashy de Ganesh.
J’ai faim. Ca tombe bien me dis-je, car j’avise partout des marchands de noix de coco pour l’occasion. Rapidement, je me rends compte qu’il ne s’agit pas de manger de la noix de coco durant Ganpati, mais que ce sont des offrandes pour l’énorme Ganesh trônant, entouré de guirlandes de Noël, réfugié dans l’immense temple doré dont on peut voir le toit depuis toutes les rues avoisinantes.
La queue pour offrir son panier d’offrandes serpente dans les rues mouchetées de couleurs vives.
La meute d’expat’ s’est alors séparée, le groupe principal décidant de continuer à marcher (et échouera au Shisha café à Koregaon Park – parfois il vaut mieux renoncer à comprendre) et le groupe minoritaire (ou plutôt devrais-je dire « duo ») de poser ses fesses sur le trottoir de la place.
Officiellement Flo et moi « observons », « vivons au rythme local pour mieux saisir l’atmosphère », « contemplons les scènes de vie ». Officieusement nous sirotons un Mazaa à la mesure de notre paresse.
Petit marché improvisé devant nous, patchwork de couleurs qui déambulent.
Une fillette trop chou me tape sur l’épaule, me parle avec un grand sourire. Floriane ne saisit que « joli ». Elle repart. J’en profite pour pomper tout le savoir de Flo en Hindi, puis la fillette revient. Elle est partie se renseigner pour l’Anglais. « You are very good-looking! » Oh ben ça si c’est pas mignon…
Les 10 minutes suivantes se passeront de la sorte. Elle venant me dire quelque chose en Anglais (« What’s your name? »), réponses (« Mera naam Celia hai. »), interlude (gamins vendant des étoiles qui brillent dans la nuit – 100Rs la plaquette), elle revient (« Where do you live? »), réponse (« Bopodi! Aundh area. What about you? »), interlude (le prix des étoiles qui brillent dans la nuit descend à 5Rs devant notre apparente non-intention d’en faire l’achat).
Finalement nous partons manger un petit quelque chose dans le bouiboui de la place, je prends un cold coffee au lait plus que douteux, et nous partageons un délicieux jus de citron dangereusement coupé d’eau du robinet.
N’ayant subi aucun effet secondaire dans les dernières 24h nous pouvons dire que l’eau de la ville est apparemment devenue de l’eau potable pour nos petits organismes fragiles en transition.
Bonne nouvelle !
Sur ce nous repartons et nous laissons guider par la masse compacte, flot humain et rythme lointain des tambours.
C’est alors que nous tombons nez à nez avec Ganesh.
Il nous regarde, placide, depuis son char argenté, tiré par une vache sacrée aux longues cornes. Des enfants sont assis autour de l’icône, et devant le char percussions et cymbales s’en donnent à cœur joie.
Nous prenons vite conscience que nous sommes entourées uniquement d’hommes ; malaise. C’est alors que j’avise une barrette dorée, de lourdes chevelures noires ramenées en tresse, des couleurs vives – saris richement brodés. Le groupe des femmes, c’est là-bas.
Le soleil se couche, la procession peut commencer.
La musique est envoûtante, le rythme endiablé.
Les femmes ouvrent la marche en tapant des mains, je cherche l’erreur. Flo maugrée « comme par hasard ce sont les femmes qui sont le plus loin de la divinité ». Elle a trouvé l’erreur.
A un mètre réglementaire derrière nous les musiciens se déchaînent et suent sur leurs instruments.
De temps à autre, quand la cadence s’accélère, quelqu’un hurle « Ganpati !!! » et nous, reste de la foule, renchérissons « Moria !!! ». « Ganpati ??? » « MORIA !!!!! ». Non, ce n’est pas un match de foot. Ganpati et Moria sont les autres dénominations de Ganesh.
Sheetal, rencontrée dans la procession, me saisit par les mains « do you want to turn? » et me voici en première file, nous tournons à toute allure. Les tambours tambourinent, les femmes tapent des mains, le monde tel que je le visualise n’est plus qu’un tourbillon coloré et tellement lumineux dans la nuit noire, un énorme cœur qui bat, des sourires amicaux amusés et tellement heureux. Quand nous stoppons, le monde ne devient soudainement plus qu’un tourbillon coloré certes, lumineux toujours, mais tellement tanguant ! Instabilité.
La procession dure, j’ai les larmes aux yeux de joie, tellement je ne sais plus où je suis. Autre monde, absurdité. Des hommes se déchaînent autour d’une statue fluo en papier mâché.
Autre temporalité, voyage dans le temps, changement d’époque. Des saris, des turbans, des hommes déguisés avec de grands chapeaux et des habits brodés d’or, on ne sait pas ce qu’ils font là, mais qu’importe, rien n’a de sens.
Dans son sari orange, lourds bijoux, la counsellor de la zone de Pune est là, nous sourit, se présente, et repart faire tourner sa fille en hurlant « Moria ».
Finalement nous arrivons à l’un de ces temples qui ont été monté de toutes pièces ces derniers jours. Les hommes déposent Ganesh au fond, Flo et moi repartons sur Laxmi.
Partout, tout le long de la rue, diverses processions. Des icônes sur des chars, tirés tantôt par des vaches tantôt par des tracteurs, autour desquels les hommes se déhanchent comme des fous, pantins désarticulés.
En plein milieu de la rue un feu d’artifice bas est tiré, les pétards consumés nous retombent dessus.
Effervescence.
Deux chameaux passent, des fillettes dessus. Je les regarde passer, « tiens ! des chameaux ». L’Inde c’est aussi s’attendre à tout et ne s’étonner de rien.
Aujourd’hui j’ai ouvert pour la première fois l’un des livres qui jonchent le sol de notre appartement. Poisoned Bread – translations from Modern Marathi Dalit Literature, une anthologie.
J’ai découvert les poèmes, cet autre monde dépeint par ces femmes, par ces hommes, qui se trouvent sur ces mêmes terres que nous foulons tous mais qui sont exclus de tout. Une religion qui semble agir sur eux comme un carcan imposé par les autres croyants – l’hindouisme. Des hommes et des femmes exclus de la société, qui n’ont, encore aujourd’hui, quasiment pas de prise sur elle, et qui en sont d’autant plus exclus que leurs interactions avec elle ne sont pas reconnues. Totalement ignorées, non étudiées.
Alors entre hier et aujourd’hui j’ai commencé à prendre la mesure, pour la première fois, d’Exclusion. Et j’ai mieux saisit encore Paradoxe.
Paradoxe d’une société qui nous fait danser au rythme endiablé de ses tambours, et le lendemain de fête, dans la rue, les regards suspicieux, les remarques salaces, obscénités subies sur le chemin de la fac. Cette société qui nous fait danser nous, deux occidentales athées un peu trop blanches, fêtons Ganesh ensemble, et qui exclu toute une frange de la population de ses festivals colorés, malgré une religion partagée.
Bien sûr je ne mène pas ici d’étude comparée avec ma propre société, et suis bien loin d’essayer d’établir des rapports de valeur…
J’apprends Constat.


