Vautrée sur les matelas du salon.
Matheran.
Lorsque l’on descend du taxi nous sommes assaillis par une foule d’hommes, tour à tour horsemen, porteurs, guides, tireurs de rickshaws, hôteliers. Le tout selon nos besoins.
Ils ne sont pas les seuls à nous accueillir. Il y a aussi la masse de touristes qui s’accumule sous le gros auvent – il faut payer, et puis s’abriter aussi, parce qu’il pleut. Un groupe de macaques gris veille sur cet agrégat humain disparate, nous toisant du haut de leur pancarte verte.
Un vieil homme maigre – mais est-il besoin de le préciser ? – me saisit par le bras. Il veut porter mon sac « 100 rupees Ma’am ». Je secoue la tête. Il insiste « 50 rupees Ma’am ! ». « Please… ». L’accent est désespéré, la voix déchirée, les yeux suppliants.
Bouleversée, j’entame la montée légère de 4 kilomètres, mon sac solidement arrimé sur mes épaules.
Là-haut, c’est MG* Road qui nous attend. Rue principale de terre rouge, flaques et crottins de cheval. De chaque côté de la rue, des boutiques alignées. Nous avons le sentiment d’avoir pénétré un monde parallèle inconnu : le Far West indien.
Il y a des chevaux partout, à louer pour des balades. Beaucoup sont beaux et vigoureux, le poil brillant, l’air en bonne santé.
Voix plaintive et découragée dans mon dos. « A horse Ma’am ? » A califourchon sur son cheval aux hanches saillantes, ce n’est pas le même homme, mais ce sont les mêmes yeux suppliants.
L’eau ruisselle sur la terre détrempée, sur mon visage, dans mon cou, le long de mes cheveux. L’inondation remonte de mon cœur jusque dans ma gorge.
Par ailleurs les gens sont adorables, les visages chaleureux à Matheran.
Nous errons dans les rues non pavées des bas quartiers du village, là où personne ne vient jamais. Homme solitaire qui gravit lentement la pente, au second plan le tumulte deviné des chevaux et des touristes qui déambulent sur MG Road.
Nous avons la bêtise de partir pour une balade à cheval dans la forêt. Sans discontinuer il pleut des cordes, nous ne pouvons voir le paysage noyé dans une blanche brume nuageuse. Seuls dans les bois sur nos canassons, j’ai l’impression de me trouver en plein cœur de Brocéliande. Feuillages verts et mares d’eau rouge.
La silhouette de Floriane se découpe en ombre chinoise sur le brouillard. Tête nue, cape étalée sur son cheval, l’image est magnifique.
Peu rassurés par nos chevaux rendus nerveux par la pluie, nous décidons de faire demi tour et rentrons ruisselants au village. Le propriétaire des chevaux, opulent, nous attend. Nous repartons à l’hôtel, abandonnant là équidés et guide teneur de bride – petit homme fluet qui nous accompagnait à pieds. Il porte le chapeau en plastique que tous ont ici, un énorme sweat plus terreux que blanc, dans lequel il flotte. Du sweat dépassent deux jambes brunes qui tremblent de froid. Ses dents claquent, je les devine violettes. Quand il lève les yeux sur moi, son regard est apeuré. Son œil droit est atteint de strabisme.
Je ne comprends plus, je ne sais plus.
Alors je pars me blottir dans mon lit dur, et rabat sur mes jambes cette immonde couverture qui gratte.
Matheran ce sont également des fous rires à regarder les singes vivre et s’amuser dans les fils électriques, pénétrer dans l’hôtel, fouiller les poubelles, tenter de nous chaparder notre précieux papier toilette depuis la fenêtre des WC.
Matheran c’est aussi un bouquin, lovée dans la chaise en plastique rouge inconfortable, le nez plongé dans ce paysage qui se dévoile au fur et à mesure que le brouillard se lève.
C’est l’odeur pestilentielle de la boucherie dans laquelle nous sommes conviés, visite avec le sourire mais merde qu’est-ce que ça pue !
C’est un café supplémentaire improvisé qui vient prolonger le repas… la pluie s’est remise à tomber.
C’est une nuit agitée, réveil en sursaut car la fenêtre s’est ouverte sous l’effet d’une bourrasque de vent. Entre deux rêves et un coup d’œil furtif, paysage tourmenté des palmiers qui plient dans la tempête.
A Pune aussi les éléments se déchaînent. Du 5ème étage nous entendons le sifflement du vent qui s’engouffre dans les branchages, les palmiers qui s’agitent. Un oiseau qui plane, les klaxons de la rue, un bruit sourd. Tantôt une porte qui claque, tantôt une bouteille de plastique qui roule sur le macadam, croassements inconnus.
La musique orientale qui monte du poste de la menuiserie d’en face. Quand ce n’est pas ça c’est le muezzin, ou encore un temple caché à nos regards indiscrets.
Les collines au loin, la ville qui s’étend sous nos pieds, la rivière boueuse qui gonfle de jour en jour.
C’est devenu là chez moi.
* Mahatma Gandhi
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